La nouvelle pyramide de Maslow

Lors de mes conférences et formations sur le burn-out et les risques psychosociaux, une question revient fréquemment: pourquoi les individus semblent-ils aller moins bien aujourd’hui, alors même que leurs besoins matériels sont globalement satisfaits? En effet, la plupart d’entre nous vivent aujourd’hui dans un confort matériel bien supérieur à celui de nos aînés.

Beaucoup expriment ce paradoxe: «Nous avons tout… alors pourquoi ressentons-nous autant de stress, d’anxiété et de mal-être?»

Pour tenter de comprendre cette évolution, il est intéressant de revenir à la pyramide des besoins d’Abraham Maslow.

Ce psychologue américain (1908-1970) a proposé une hiérarchie des besoins humains. Selon lui, l’être humain cherche d’abord à satisfaire ses besoins fondamentaux (physiologiques et sécurité), avant d’accéder progressivement à des besoins plus élevés.

Aujourd’hui, dans de nombreuses sociétés modernes, les besoins de base sont globalement satisfaits. Pourtant, un mal-être persistant, voire croissant, s’exprime.

Passer des besoins fondamentaux aux besoins supérieurs

Contrairement aux besoins primaires, immédiats et biologiques, les besoins supérieurs sont davantage relationnels, émotionnels et psychologiques. Ils sont également plus complexes à satisfaire durablement, car ils dépendent du regard des autres, de la société et de notre propre perception.

Une nouvelle forme de mal-être

Le mal-être contemporain s’est donc déplacé vers des dimensions plus abstraites et existentielles. Aujourd’hui, les individus recherchent davantage:

  • Du sens
  • De la reconnaissance
  • Une réalisation personnelle
  • Une utilité sociale

La souffrance n’est plus principalement liée à la survie matérielle, mais à des questions de sens et d’identité.

Chacun cherche alors à devenir la meilleure version de lui-même avec une explosion des formations ou conseils en développement personnel: livres, coaching, etc. Les défis sont valorisés et recherchés: courir le marathon, traverser l’Atlantique à la voile, faire l’ascension du Mont Blanc… Ces nouvelles exigences peuvent devenir épuisantes, car elles laissent peu de place à l’imperfection, au repos ou à la coopération. Elle transforme parfois des aspirations légitimes en injonctions permanentes.

On peut considérer qu’une grande partie des individus dans les sociétés modernes se situe aujourd’hui au sommet de la pyramide des besoins. Ces besoins dits «supérieurs» sont devenus centraux mais ils présentent plusieurs particularités:

  • Ils dépendent fortement des relations sociales
  • Ils sont subjectifs et évolutifs
  • Ils nécessitent du temps
  • Ils impliquent une forte introspection, un travail de réflexion sur soi et ses besoins

Ils sont donc plus difficiles à atteindre pour chacun ou chacune d’entre nous.

Reprenons ces 3 besoins:

  1. Le besoin d’appartenance

Le besoin d’appartenance repose sur la nécessité de créer des liens sociaux sincères, de faire partie d’un groupe et de se sentir connecté aux autres.

Or, dans les sociétés contemporaines, ce besoin semble fragilisé. L’individualisme progresse et les relations sociales deviennent parfois plus superficielles, notamment avec l’essor des outils numériques. Les réseaux sociaux, bien qu’ils favorisent la connexion, ne garantissent pas toujours la profondeur du lien. Pour Maslow, pourtant, le sentiment d’appartenance constitue un besoin fondamental à la construction psychique de l’individu.

  1. Le besoin d’estime

Le besoin d’estime correspond au sentiment d’être reconnu, légitime et digne de valeur.

Dans une société hyperconnectée, ce besoin est fortement influencé par les réseaux sociaux, où la comparaison permanente est devenue la norme. Une étude lancée après la pandémie du Covid -19 indique que près de 25 % des jeunes Genevois (2200 enfants et adolescents interrogés) sont en détresse psychologique, souvent associée à une faible estime de soi. (Étude pour les Hug- SEROCoV- Kids- 2024).

Les plateformes numériques exposent en continu des images idéalisées: les gens réussissent, voyagent, ont des corps parfaits et un bonheur apparent. Cette mise en scène constante de la réussite des autres et d’une vie idéalisée peut générer un sentiment d’infériorité profond.

Progressivement, beaucoup de jeunes en viennent à penser qu’ils ne sont jamais «assez bien» et que leur vie est d’une banalité écrasante par rapport à celle des autres. Cela alimente une insatisfaction chronique et une fragilisation de l’estime de soi.

  1. Le besoin d’accomplissement

Le besoin d’accomplissement correspond au désir de réaliser son potentiel et de donner du sens à sa vie. Dans les sociétés modernes, ce besoin est le plus souvent associé à une réussite sociale et matérielle où la reconnaissance se confond souvent avec une recherche de popularité et de célébrité constantes. Dans le monde professionnel, il faut réussir vite, progresser constamment, être polyvalent et toujours en recherche de développement, créer sa start-up à 30 ans et devenir millionnaire…

À cela s’ajoute une multiplication des choix possibles. Paradoxalement, plus les options sont nombreuses, plus la décision devient difficile. Le cerveau anticipe le regret potentiel: «Et si j’avais fait un autre choix?»

Cette surcharge de possibilités peut générer confusion, stress et parfois paralysie décisionnelle.

Soulignons aussi, que l’aspiration à ces nouveaux besoins ne correspond pas tout à fait au monde du travail, avec lequel il existe alors un certain décalage.

En effet, les entreprises sont centrées sur:

  • La valorisation de la performance: avoir des résultats, être efficace
  • La pression d’une amélioration de soi permanente: il faut progresser, «se challenger» continuellement
  • La multiplication de procédures et de process de contrôle qui réduit l’autonomie individuelle et déresponsabilise
  • La polyvalence qui amène les collaborateurs à sortir constamment de leur zone de confort

Alors, comment faire pour mieux vivre et répondre à ces nouveaux besoins? Comment combler ces nouveaux besoins existentiels?

Citons quelques leviers individuels pour mieux vivre et répondre à ces nouveaux besoins:

Réduire la comparaison avec les autres pour remonter son niveau de satisfaction

  • Limiter les réseaux sociaux et viser de vrais moments d’abstinence numérique
  • Développer des relations réelles avec les autres en recréant de vrais contacts, du présentiel

Se fixer ses propres critères de réussite, trouver un sens à sa vie même si cela peut prendre toute une vie!

  • Réfléchir sur ses besoins
  • Identifier et développer ses talents

Aller vers moins de décisions impulsives, être persévérant

  •  Se laisser du temps et maintenir des efforts pour réussir dans ce qu’on entreprend: «je ne change pas de projet de vie toutes les 5 minutes». Il faut 10 ans pour faire du piano…la patience et les efforts sur le long terme doivent être valorisés
  • Prendre du recul sur sa vie, valoriser ce qui va bien plutôt que toujours remarquer ce qu’il nous manque. Exprimer de la gratitude par rapport à sa situation

 Se donner des objectifs atteignables

  • Accepter l’imperfection et vivre avec
  • Comprendre et accepter que dans une vie, il y a des bonheurs mais aussi des périodes plus difficiles et sombres

Revenir à des activités concrètes

  • Pratiquer un sport, marcher, se reconnecter à la nature
  • Développer des activités dont le résultat est visible, concret et procure du plaisir: peinture, écriture, cuisine, jouer d’un instrument, etc.

Construire du sens

  •  S’investir dans son travail
  • Avoir des projets
  • Développer des relations

Accepter qu’il n’y ait pas «de réponse parfaite»

  •  Pas de job parfait
  • Pas de famille parfaite
  • Pas de vie parfaite

Vers une nouvelle lecture des besoins humains

Les évolutions sociales, technologiques et professionnelles invitent à repenser la pyramide de Maslow. Les besoins actuels ne sont plus uniquement matériels, ils deviennent profondément existentiels et spirituels.

On pourrait formaliser alors, une nouvelle pyramide pour décrire la nouvelle hiérarchie des besoins:

Dans un monde marqué par l’hyperconnexion et l’intelligence artificielle, les grands défis à venir seront probablement liés à la qualité du lien humain, au sens et à la santé mentale.

Il devient alors essentiel de proposer une nouvelle lecture des besoins humains, adaptée aux réalités du XXIe siècle.

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