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Les vertus de l’amitié professionnelle

C’est lors de mon adolescence provinciale, plutôt paisible, que j’ai fait ma première expérience des bienfaits de l’amitié professionnelle. Sortant des ornières normatives imposées d’un prêt-à-penser débilitant, quelques rares enseignants me donnèrent d’apprivoiser tranquillement théorèmes abscons et mines grammaticales. Par cette bonne volonté affichée envers leurs élèves, ils nous firent grandir, nous apprenant confiance et bienveillance.

Adulte, il me semble urgent d’affirmer que, pas plus que le management bienveillant, l’amitié professionnelle n’est un oxymore – une association volontaire, provoquante, de réalités contraires ou paradoxales.

Plus souvent théorisée, prétendue ou affirmé qu’activement pratiquée, la bienveillance professionnelle, à force d’être galvaudée, me semble devenue une bien vilaine soupe démagogique, saturée d’hypocrisies, de maladresses ou d’inconscientes toxicités.

Et si ce management bienveillant, fait d’une authentique amitié professionnelle, n’était en fait, qu’un pléonasme – le contraire d’un oxymore?

L’origine étymologique la plus certaine du mot manager est le mot «ménager». Hérité du haut Moyen-Âge, ce nom de «manager» désigne celui qui gère les ressources d’une entreprise comme on gère un ménage, avec prudence et courage, discernement et audace, sagesse et précaution. Le ménager aménage ainsi le travail et ménage celles et ceux qui l’entreprennent, l’effectuent puis l’achèvent.

Ménager ses ressources

Entreprendre un management bienveillant, c’est donc premièrement ménager ses ressources en aménageant leurs travaux. Avec confiance, pour les motiver, pour en simplifier l’exécution et pour les aider à en assurer le bon achèvement – sans plus jamais aucune casse humaine!

Très concrètement, être bienveillant, c’est tout d’abord vouloir le bien et veiller à ce bien. Au mien comme à celui des autres, qui me sont confiés ou avec lesquels j’interagis. C’est aussi être bien traitant: c’est-à-dire toujours faire aux autres ce que j’aimerai qu’ils me fassent, par l’effet d’une réciproque et humaine symétrie. Être bienveillant, c’est encore être bienfaisant.

Sans m’arrêter à mes seules bonnes intentions – positives par définition – décider de veiller très attentivement à toujours entreprendre de bien faire autant que de faire bien. Et finalement, l’authentique bienveillance s’achève invariablement dans la biendisance, qui m’attache à valoriser et à promouvoir le positif – sans plus aucune morbide ni obsédante fascination pour le seul négatif…

Et sauf à le vouloir résolument, à y veiller constamment, ma paresse morale, certains laisser-aller psychiques ou quelques toxiques croyances menacent de m’emporter à l’inverse. La malveillance, la maltraitance, la malfaisance et la médisance risquent de m’envahir subrepticement, minant peu à peu mes belles entreprises ou mes meilleurs travaux.

L’amitié professionnelle, dont mes – seuls vrais – professeurs furent exemplaires, par un mimétisme aussi léger que puissant, s’enracine ainsi dans la pratique résolue de la vraie bienveillance.

Laquelle toujours commence, pour chacun de nous, par nous-même!

Ceux qui ne vous aiment pas

Récemment, je suis tombé sur un article qui expliquait que 10% de votre audience, quelle qu’elle soit, ne… vous aime pas. Pourquoi? Ne vous inquiétez pas, ceux qui ne vous aiment pas le font pour plein de bonnes raisons. Parce que vous leur êtes passé devant à la cafèt, parce que vous avez une plus jolie voiture, parce qu’ils sont envieux de votre poste ou plus simplement parce que vous avez une tête qui ne leur revient pas.

Hypocratie

Sans doute entendez-vous comme moi, de plus en plus souvent, le chœur des bonnes âmes entonnant, à gorges déployées et à l’unisson, d’étranges comptines, en forme de mélopées? Ces bonnes âmes s’ennoblissent elles-mêmes d’être les chantres du bonheur perpétuel au travail, les hérauts du management bienveillant, les prophètes de la libération universelle du travailleur (si naturellement autonome et responsable qu’il sait spontanément co-décider), les héros de l’intelligence collective (qui génère spontanément des auto-organisations insurpassables). Le bonheur au travail, devenant peu à peu catégoriquement impératif, finira par ressembler, comme 2 barbelés d’un même fil de fer, à la pathétique injonction de la «joie par le travail».

La palette tout en nuances du (bon) leader

Plus de 10’000 like! Un internaute faisait part récemment sur LinkedIn de son agacement pour le management bienveillant que l’on met à toutes les sauces. Selon lui, si un manager se comporte mal avec son personnel, il est inutile de lui prodiguer des formations, car il est de toute façon incapable de se remettre en question. Il poursuit en écrivant: «C’est une fatalité d’avoir un pourcentage d’incompétents, qui le resteront quoi qu’il advienne.» Une internaute renchérit: l’entreprise devrait se rendre compte qu’un tel agissement n’est pas rentable, qu’il est même dommageable pour les collaborateurs.

Bienveillance artificielle?

Notre époque est fantastique: pas un jour qui n’apporte son lot de découvertes extraordinaires. Publiées dans la revue Cognitive, Affective & Behavioral Neuroscience, les conclusions des récents travaux d’une équipe de chercheurs genevois (menée par le Professeur Tobias Brosch, de la faculté de psychologie de l’Université de Genève) sont remarquables.

S’étant concentrée sur le cortex ventromédian préfrontal, une zone du cerveau que nous utilisons pour nous projeter dans l’avenir en le visualisant, l’équipe scientifique a constaté sous IRM l’inhibition ou l’inactivité de cette zone chez certaines personnes. Celles-là se caractérisent par un comportement habituel de type égocentré ou égoïste. A l’inverse, celles montrant un authentique altruisme se sont révélées capables de mobiliser utilement cette partie de leur cerveau, dans toutes les perspectives temporelles possibles, afin d’adapter leurs comportements aux réalités du monde.

Que se passerait-il si vous deveniez vous-même?

Je ne sais pas si vous vous faites la même réflexion que moi, mais avec l’omnipotence de l’image, les smartphones avec filtres photos et la «bienveillance» en entreprise, on n’a jamais été autant dans le désir d’être mieux que l’on est, en même temps que dans une crainte absolue de déplaire. Ça doit faire 15 fois que je change le titre de mon CV et il m’arrivait encore il y a quelques mois de relire 3 fois mes commentaires sur les réseaux sociaux pour être sûre de n’y offenser personne.

Gentillesse et management: anachronisme?

Prononcez le mot «gentil» en parlant d’un collègue à des interlocuteurs au sein de votre entreprise et vous aurez toutes les chances que l’on vous jette des regards surpris. Et si vous occupez une position de management, alors là, vous serez quasiment soupçonné d’avoir perdu la raison. On risque bel et bien de vous croire converti à un mouvement religieux plaçant la béatitude et l’idéalisme humain au centre, alors qu’il est attendu des chefs qu’ils soient durs et percutants.

Le leadership obscur

Des enluminures variées, ornant toute forme de leadership, ne cessent de fleurir, d’universités en MBA, de thèses en théories. Partout désormais, on l’entend qualifié d’organisationnel, de transformationnel, d’inspirationnel (à tout prendre, c’est mieux qu’expirationnel), voire de réflexif. Cette surenchère sémantique ne cache pas vraiment une certaine vacuité conceptuelle.