Sortir du réflexe «avant – pendant – après»

Avant, pendant, après: dans la formation, et plus encore dans la formation hybride, ce triptyque est devenu un réflexe. On structure les dispositifs ainsi, on les décrit ainsi, on les évalue ainsi. Et, bien souvent, on y associe implicitement une hiérarchie: le pendant, généralement en présentiel, serait le cœur de l’apprentissage. Le reste? Un nécessaire habillage: une préparation d’un côté, un suivi de l’autre. Et si cette vision était aujourd’hui non seulement réductrice, mais contre-productive?

Car l’apprentissage ne se joue pas dans un moment isolé. Il ne se concentre pas dans une salle, sur une ou deux journées. Apprendre, pour un adulte, est un processus continu, un parcours qui commence bien avant le premier contact formel avec la formation… et qui ne prend réellement fin que lorsque les nouvelles compétences sont utilisées avec aisance et régularité dans le contexte professionnel.

Le «pendant»: trop de valeur, trop peu d’effet

Découper une formation en avant, pendant et après donne l’illusion rassurante d’un dispositif structuré. Mais surtout, cela renforce l’idée que la valeur principale se situe dans le pendant. C’est là que l’on concentre l’énergie, les moyens, l’attention. C’est là que l’on «fait de la formation».

Or, de nombreuses recherches montrent qu’il n’y a pas de différence significative de performance entre une formation suivie en salle et une formation en ligne, à condition que le dispositif soit bien conçu. Le format n’est donc pas le sujet. Ce qui fait la différence, c’est la qualité du parcours, sa cohérence et sa capacité à accompagner l’apprenant dans le temps.

La phase avant est trop souvent traitée comme une formalité. Pourtant, c’est là que tout commence réellement: engagement, motivation, clarification des attentes, prise de conscience des enjeux. Sans ce point de départ clair, le présentiel risque d’être bien animé… mais mal ciblé.

Et l’après? Il est encore trop souvent considéré comme un bonus. Un questionnaire de satisfaction, éventuellement un module de rappel, puis rideau. Alors que c’est précisément à ce moment-là que l’apprentissage devient fragile: lorsque l’apprenant retourne sur le terrain et tente, parfois seul, de transformer les intentions en pratiques durables.

Penser la formation comme un parcours, pas comme un événement

Plutôt que de raisonner en phases cloisonnées, il devient essentiel de penser la formation comme un parcours d’apprentissage. Comme le résume très justement Elliott Masie: «learning is a process, not an event.» Apprendre n’est pas un événement ponctuel, mais un cheminement.

Dans cette logique, la formation ne commence pas le jour du présentiel. Elle débute dès que l’apprenant entre dans la démarche, qu’il se questionne, qu’il se projette. Et elle ne se termine pas à la fin de la session, mais lorsque la compétence est réellement intégrée, mobilisée de manière autonome et durable dans le travail quotidien.

La frontière entre apprendre et appliquer devient alors artificielle. Former sans penser l’usage réel des compétences, c’est prendre le risque de produire de la connaissance… sans transformation.

Du «avant-pendant-après» au «début… et à la vraie fin»

Changer d’approche ne signifie pas supprimer toute structure. Cela signifie changer de lunettes. Il ne s’agit plus de penser en avant – pendant – après, mais en début et en finalité. Le début, c’est l’engagement de l’apprenant. La fin, ce n’est pas la dernière slide ou la fin du présentiel, mais le moment où la compétence vit sur le terrain.

Entre les deux, le rôle du formateur évolue. Il ne s’agit plus seulement d’animer des moments forts, mais de concevoir des parcours d’apprentissage durables, capables d’accompagner la montée en compétences dans le temps. C’est sans doute là que se joue, aujourd’hui, la vraie valeur ajoutée de la formation.

Impact sur le métier de formateur: une question de valeur, pas de présence

Si l’on prend réellement au sérieux l’idée que l’apprentissage est un parcours et non un événement, alors une conséquence s’impose: le métier de formateur ne peut plus être défini, ni rémunéré, uniquement par le temps passé en salle. Concevoir un parcours, créer des situations d’apprentissage, accompagner les apprenants dans la durée, relancer, analyser les usages sur le terrain, ajuster les dispositifs: tout cela produit infiniment plus de valeur que quelques journées de présentiel, même brillamment animées.

Pourtant, nos modèles économiques continuent à payer essentiellement «à la journée de formation», comme si le reste n’était qu’un supplément invisible. Cette incohérence freine l’évolution des pratiques: tant que la reconnaissance et la rémunération restent indexées sur la présence physique, on incite les formateurs à concentrer leurs efforts sur le «pendant», au détriment de ce qui fait réellement apprendre. Défendre une formation pensée comme un parcours, c’est donc aussi défendre un changement profond du métier de formateur: passer d’un rôle d’animateur d’événements à celui de concepteur et d’architecte de l’apprentissage, avec la reconnaissance, y compris économique, que cette responsabilité mérite.

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