Travail invisible

Dans l’esprit de beaucoup de gens, travail = travail rémunéré. Cette perspective limitée favorise la mauvaise visibilité du travail non rémunéré. Or, celui-ci occupe une place importante dans notre société et comporte aussi des risques pour la santé. Ses formes sont multiples: travail domestique, garde des enfants, soins aux personnes âgées, bénévolat, engagement dans la vie associative (sportive, artistique, culturelle ou sociale), etc.

L’Office fédéral de la statistique s’est attelé ces dernières années à clarifier l’importance sociale et économique du travail non rémunéré à travers son Enquête suisse sur la population active. Il représente un volume plus important que le travail rémunéré! Cette prise de conscience a mis en évidence les vastes enjeux sociaux et économiques liés à cette invisibilité du travail non rémunéré.

Quels sont ces enjeux? Notons tout d’abord, dans notre société, une forte dévalorisation de certaines tâches, comme le nettoyage: même sur le plan professionnel, le personnel des entreprises de nettoyage n’est souvent pas formé, est mal payé et fort peu considéré, alors qu’il s’agit d’un travail crucial sur le plan sanitaire. Dès lors, quand il est fait de manière non rémunérée par la femme (ou l’homme) au foyer, il n’est pas étonnant qu’il ne soit pas valorisé. Il est d’ailleurs spécifiquement exclu de la Loi sur le travail. Ce préjugé engendre, sur le plan professionnel, une souffrance par manque de reconnaissance et, sur le plan privé, une surcharge de travail et d’autres risques pour la santé.

Le bénévolat n’échappe pas à cette dévalorisation: il est souvent associé à un passe-temps similaire aux loisirs, ce qui gomme ses dimensions solidaire, sociale, économique, sanitaire et politique. Il touche 32% de la population. Les bénévoles sont parfois surnommés les travailleurs de l’ombre; ils le sont, dans la mesure où il n’y a pas d’études scientifiques à leur sujet, ni de stratégie publique en Suisse (contrairement à d’autres pays), et que leur protection sociale reste très fragmentaire. Mais le Conseil fédéral travaille sur une loi pour améliorer la situation, en particulier celle des proches aidants ne bénéficiant pas encore d’un soutien financier et social suffisant.

Le travail non rémunéré peut engendrer des risques pour la santé, qui ne diffèrent pas des risques professionnels. Dans l’exemple du nettoyage avec usage de produits toxiques, les risques au niveau domestique sont bien souvent méconnus, malgré les efforts d’information du BPA et de la Suva. Sur le plan psychique, le très fort engagement de certains bénévoles dans leurs tâches peut les conduire à l’épuisement et à la dépression.

Mais bien sûr, le travail non rémunéré a de nombreux aspects positifs. Pour les bénévoles par exemple, cela peut contribuer à donner du sens à leur vie, à améliorer leur santé psychique, sociale et morale. Défendant une cause ou œuvrant pour promouvoir la solidarité et la fraternité au niveau local, ils contribuent, outre à leur propre épanouissement, à celui d’autres personnes. Il s’agit de valeurs intangibles et salutogènes (participant à notre bonne santé globale) telles le respect, la confiance, la cohérence, la dignité, la compassion et bien d’autres encore, qui forment le socle d’une société saine et jouent un rôle déterminant sur le plan social, sanitaire et économique.

Le travail, visible ou invisible, rémunéré ou non, contribue à donner du sens à notre vie. Étant «une condition de la dignité humaine, de la possibilité pour l’homme de reconquérir sa liberté» (Abbé Pierre), il nous appartient de mettre en lumière ce travail invisible.

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