Le poisson pourri, ce n’est pas bon

La phrase

Septembre 2015: «Je n’aime pas payer les salaires, je paye aussi peu que possible». Cette phrase, sortie de la bouche d’un dirigeant connu, est aussi directe que dangereuse. En la lisant, je pense à une erreur du service de com. Il n’en est rien, car l’homme semble coutumier de ce genre de propos.

Les mots

Les journaux aiment parler des chefs d’entreprise. Ce qui est frappant, c’est que souvent leurs portraits contiennent un grand nombre de qualificatifs pas «jolis, jolis»: colérique, orgueilleux, cassant, tyrannique, autocratique, j’en passe et des meilleurs. Bref, ces capitaines d’industrie passent pour des «sales cons».

Oups… Le clavier vient de fourcher.

En fait, pas vraiment. Si le terme «sale con» vous choque, je vous encourage à lire «The no Asshole Rule» de Robert Sutton.

L’image

Cette mauvaise image managériale est un vrai problème.

Au-delà des comportements inacceptables révélés au public, il semble y avoir une forme de complaisance vis-à-vis de ces «petits chefs» qui se voient grands. Personne pour remettre en cause cette triste vénération d’un management machiste et dépassé. Personne pour dire que lorsque l’on est en haut, ce n’est pas parce qu’on a marché sur les autres, mais bien parce qu’on y a été porté.

Et personne pour rappeler à l’auteur de la phrase citée plus haut que sa fortune ne serait pas là si quelques milliers de «ses»  salariés ne passaient leurs journées à travailler pour lui.

Ce silence est pesant.

Le regard

Je me tourne alors vers les DRH. Ils sont censés aider et contrôler les dirigeants. Notre rôle est d’agir en garde-fous. Parce que le pouvoir isole et rend fou! La hiérarchie est le pouvoir d’influencer les autres, confié à un petit nombre. C’est un rôle légitime et indispensable qui a des droits et des devoirs.

Mais les mauvais comportements de happy few médiatisés détruisent la crédibilité de ceux qui développent leurs entreprises tout en respectant leurs employés.

En tant que DRH, notre devoir est d’éviter ces déraillements. Rien de ce que nous faisons n’a de sens si nous renforçons un système inefficace et destructeur de motivation. Parce que le moteur de l’organisation vient souvent de l’exemple donné par le «haut».

Pour jouer notre vrai rôle, nous devons créer des débats sains mais sans concession avec les dirigeants que nous conseillons.

A nous de regarder le haut de la pyramide organisationnelle avec un œil critique, ce qui requiert courage, respect et fermeté.

Le cœur

Notre mission est de renforcer le leadership en éliminant les effets du leader cheap. Nous devons opposer aux attitudes froides et cassantes une dynamique du cœur, génératrice de motivation.

Vous me pensez naïf? Notre rôle n’est pas d’être des bisounours, mais de veiller à la performance organisationnelle. Elle n’est pas faite uniquement de stratégie, de processus ou de règles. Personne ne travaille «pour» une stratégie. Par contre, beaucoup travaillent «pour» une culture d’entreprise, une ambiance, des relations. Voire un leader.

Bref, pour des dimensions qui viennent du cœur. Et en matière de performance aussi, le cœur a ses raisons que la raison ignore!

A nous d’oser nous positionner de la sorte.

Les tripes

Le métier de DRH demande donc du courage. S’il ne s’apprend dans aucune école, il y a pourtant quelques petites règles qui nous permettent de ne pas devenir des «sales cons»:

–    Apprendre à utiliser le «non» comme outil de coaching, parce que ce mot provoque toujours une réaction
–    Se mettre en situation d’avoir le choix de dire «non» et d’en assumer les conséquences
–    Ne jamais réagir à chaud, le silence est souvent bon conseiller
–    Ne pas vouloir être calife à la place du calife
–    Prendre du recul par rapport au pouvoir

Le raccourci

Eté 2016, le PDG reparle: «SFR est en sureffectif.» Les mots sont terribles. Un an avant des femmes et des hommes étaient réduits à leurs salaires. Maintenant ils sont des nombres.

Voici donc le problème dans toute sa splendeur. Si les raisons économiques peuvent justifier des choix difficiles, rien ne peut excuser le manque de respect. Il n’y a donc qu’un pas entre l’exercice de com et la faute de management…

Le poisson

Il y a de nombreuses années, j’ai travaillé pour Christian Blanc, un homme qui «inspirait» la confiance. Un jour, face à des responsables d’Air France, alors qu’il s’apprêtait à remettre en cause pas mal de comportements managériaux, il a cité ce proverbe chinois: «Le poisson commence toujours à pourrir par la tête…»

«Je paye aussi peu que possible» ou un proverbe chinois? A nous désormais de choisir…

2 comments for “Le poisson pourri, ce n’est pas bon

  1. 1 septembre 2016 at 14:53

    Merci Serge pour ce billet stimulant! Tout à fait d’accord avec cette analyse: ce rôle de garde-fou du DRH est important. A lui/elle de coacher les dirigeants pour éviter les couacs mentionnés ci-dessus. Je ne peux m’empêcher ici de signaler l’excès inverse. Les discours anti-patrons sont également parfois une rhétorique facile. Les médias sont ici souvent responsables. Cette pensée unique, qui fustige à chaque occasion le patronat et l’actionnaire, oublie un peu vite que ces entrepreneurs et ces investisseurs sont le sel de notre économie. Ce sont eux qui créent des emplois, beaucoup plus que les programmes étatiques de subventions. C’est donc aussi le rôle des DRH de défendre les patrons auprès des salariés qui oublient parfois ces réalités.

    • Serge
      1 septembre 2016 at 16:36

      Cher Marc,
      Merci pour ton commentaire que je partage en partie… La poule ou l’oeuf, tel est le problème. Reparlons-en après mon prochain article 😉

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