Le conflit est une faute professionnelle

Alors qu’à leur demande j’essayais d’expliquer à des enseignants, formateurs de futurs cadres internationaux, que le bien-être ou la santé psychique est un moteur essentiel de la vraie motivation et de la performance pérenne, je fis face à deux incroyables croyances, intrinsèquement toxiques.

La première permettrait de penser que la souffrance est bénéfique, ou qu’elle peut l’être. Je n’ose imaginer les ancrages morbides dont elle se nourrit ou les déviances qu’elle peut vouloir légitimer. Ni les perversions qu’elle autorise, du genre «c’est pour son bien» ou encore «tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort».

Cette assertion aussi péremptoire et définitive que fausse et malsaine (merci Nietzsche) pollue notre perception de la réalité. Car j’ose affirmer qu’aucune souffrance jamais, physique ou psychique, ne produit d’elle-même un quelconque bienfait. Ceux qui le prétendent n’ont pas souffert vraiment, ni accompagné, avec une vraie compassion, un authentique souffrant.

Vivre cette expérience enseigne que c’est une lutte intense de résister à la démolition intérieure générée par la souffrance et que son seul bénéfice est peut-être de se découvrir puis de s’accepter vulnérable. Mais aucune souffrance jamais n’est acceptable pour soi-même ni pour ceux qu’on aime.

La seconde, née d’une confusion, n’est pas moins perverse. Même maquillée derrière l’étrange concept de «friction positive», l’idée que le conflit pourrait être bénéfique est dévastatrice. Le mot conflit vient du latin fligere, qui voulait dire battre à mort et a donné les verbes affliger ou infliger.

Cette confusion est violemment dangereuse: si d’un désaccord – accepté sereinement – peut naître une idée nouvelle, une perspective différente, une création originale, le conflit constitue toujours un tsunami d’émotions négatives (peurs, colères, découragements) qui s’accumulent, se chevauchent et finalement se répandent en détruisant tout sur leur passage. La collaboration, que patiemment on a construite, se transforme en affrontement; l’équipe, qu’on anime courageusement, devient un champ de bataille creusé de tranchées; la richesse que tous s’efforcent de créer avec pugnacité disparaît dans les méandres mortifères d’une haine au quotidien.

Croyez-vous que je force le trait? Je pourrais vous entretenir de ces entreprises malades, où la hiérarchie proclame un des leitmotivs du conflit: «t’as tort parce que j’ai raison», au motif d’un grade, d’un titre, de la taille d’un bureau, du coût des diplômes, du poids d’un CV, d’une humeur mauvaise ou d’une susceptibilité mal placée.

Mais je préfère évoquer les autres entreprises, celles qui font de la croissance et gardent leurs salariés: elles se repèrent au fait qu’il y est possible d’être d’accord pour ne pas être d’accord, qu’il y existe de vrais espaces de liberté afin de dire ses idées comme ses objections, pour construire ensuite ensemble, sans confondre un éventuel désaccord avec une déclaration de guerre, de bénéfiques consensus. Toute vraie création se fonde, on le sait, dans ce réalisme qui fait respecter, accepter, voire désirer l’altérité et la divergence, sans éruptions négatives.

En plus d’être un déni d’intelligence et une incurie émotionnelle, chaque conflit en entreprise, créant de la souffrance, détruisant les personnes et la richesse, constitue en soi une très grave faute professionnelle.

10 comments for “Le conflit est une faute professionnelle

  1. Daniel G.
    30 octobre 2016 at 20:41

    Vous dites que la souffrance ne peut jamais être bénéfique, pourtant la souffrance produit la patience.
    De plus, bien des leçons de vie précieuses s’acquièrent par la souffrance. Je pense donc qu’il ne faut pas généraliser, car il existe différentes souffrances et différentes réactions face à elles.

    • Xavier Camby
      1 novembre 2016 at 6:04

      Cher Daniel,
      Merci de votre contribution. C’est dans l’expérience d’avoir souffert et d’accompagner des gens qui souffrent que je prends cette audace anti-conformiste de refuter tout bénéfice à la souffrance, en elle-même. Qu’elle soit physique ou psychique, je ne connais pas de souffrance bénéfique.
      Vous faites très justement cette distinction : ce sont nos réactions face à la souffrance qui peuvent éventuellement nous faire grandir en humanité. Nous pouvons lui opposer de la patience en effet, mais aussi du courage, de l’humilité, de la compassion (pour celle des autres), de l’espérance… Ces réactions positives ne sont pas automatiques cependant
      jamais aucune souffrance ne peut être désirable, souhaitable ni tolérable, pour nous-mêmes ni pour aucun autre !
      Bien à vous,
      Xavier Camby

  2. 21 octobre 2016 at 6:26

    Lorsqu’il est question d’aborder des sujets aussi délicats et importants que celui des conflits, je préconise de prendre soin de d’abord délimiter le sujet avec clarté et rigueur. Pour aider les personnes qui sont dans le conflit, l’entreprise trouvera utile de faire appel à un Mediateur certifié qui connaît la culture des entreprises et dont la posture garantit la neutralité. Le jugement, qu’il soit d’ordre moral ou juridique, n’est pas un recours aidant.

    • Xavier Camby
      24 octobre 2016 at 17:17

      Cher Stéphane,
      merci de cette contribution.
      Bien à toi,
      Xavier

  3. Pierre Fevrier-Vincent
    20 octobre 2016 at 15:52

    Vous me semblez, dans votre article, envisager la question sous un angle biaisé qui va dans un sens assez classique de l’entreprise suisse, celle du consensus. On a l’impression que lorsque vous utilisez le mot conflit, on lit en même temps les mots « teigneux, hargneux, colérique », que sais-je encore…

    Pourtant, le conflit est la base même du développement d’un « système », quel qu’il soit. Un système (homme, équipe, entreprise) se développe, par nature, et rentre en conflit avec un autre système. La vraie question est comment on règle ce conflit: par dominance, par fusion, par réorientation ou par négociation.

    Ensuite, et je crois que ce point est le plus délétère dans l’entreprise moderne, je vous renverrai à la définition / explication que donnait Jean-Paul Sartre de ce qu’est un intellectuel. Ou plutôt de ce qu’il n’est pas. Pour résumer, sans conflit (intérieur), l’individu est un travailleur de la connaissance. Il fait ce qu’on lui demande de faire, sans rien remettre en question. En revanche, un intellectuel, lui, non seulement fait ce qu’il doit faire, mais en plus sait qu’il ne devrait pas forcément le faire. Il prenait l’exemple du chercheur en nucléaire qui devient un intellectuel lorsqu’il se bat / se rend compte des impacts négatifs que son action peut engendrer (écologique, politique, militaire).

    L’entreprise moderne souffre de cette absence (oui, pire qu’un manque) d’intellectuel ou l’on cherche avant tout des « industriels de bureau ».

    Le conflit, en définitive, n’est qu’un outil. Mettez-le entre les mains d’un pervers narcissique et vous obtiendrez ce que vous décrivez plus haut. Mais n’oubliez pas qu’il peut générer de nouvelles idées, et c’est là le point majeur: à condition qu’il puisse s’exprimer dans un contexte positif et constructif.

    • Xavier Camby
      24 octobre 2016 at 17:37

      Cher Pierre,
      Je connais bien cette croyance, qui postule que le conflit est une chose positive, ou peut potentiellement le devenir.
      C’est pour cela que j’ai rédigé cet article, afin d’essayer de porter la réflexion un peu plus loin.
      Si l’étymologie a manqué de vous convaincre, l’expérience montre cependant avec assez de force qu’aucun de nous n’est fait pour le conflit : les neurosciences approchent même du point de faire la preuve que rien n’est plus destructeur, au fond de notre psychisme, que le conflit interpersonnel.
      Il me semble que le conflit ne peut pas être considéré comme un outil, sans accepter aussi la souffrance sur cette terre comme légitime, voire bénéfique !
      Quelles que soient les intentions, bonnes ou mauvaises, de son fauteur, il en résulte toujours souffrances, destructions de valeur, ruptures relationnelles… et parfois, hélas, morts…
      C’est l’accord pour ne pas être d’accord, donc le respect, l’acceptation sereine, voire la recherche pacifique de la différence et de la divergence qui, seules, permettent la génération d’idées nouvelles que vous revendiquez.

  4. 19 octobre 2016 at 14:07

    Merci Xavier pour ce billet stimulant. La question de l’utilité de la souffrance ou du conflit est délicate et en ce qui me concerne, sujette à confusion. Pour ma part, j’essaie de pratiquer les méthodes qui viennent du bouddhisme et qui recommandent de dérouler le tapis rouge devant ces souffrances. Cela m’a pris longtemps pour comprendre ce que voulait dire ce « déroulement du tapis rouge » devant qq chose qui à priori nous cause du tort. Ma compréhension aujourd’hui est qu’il faut se tourner vers ses souffrances pour les accepter et les reconnaître. Ce n’est pas un chemin facile car il implique de confronter ses doutes et ses déséquilibres les plus profonds mais en les embrassant avec bienveillance je les mets en lumière et je leur accorde la place qu’ils réclamaient sans doute depuis longtemps. Ils deviennent ainsi des indicateurs précieux qui me guideront à l’avenir. Je constate aussi que ces souffrances se dissolvent très souvent une fois qu’elles ont été reconnues, ou en tout cas, elles perdent beaucoup de leur puissance destructrice. Pour revenir à votre billet, je dirais que les conflits et les souffrances dont vous parlez sont le résultat d’émotions négatives non prises en compte, non mises en lumière dans ces espaces de liberté que vous citez, et qui prennent à cause de cette non-reconnaissance une puissance bien plus destructrice avec cet effet tsunami dont vous parlez. C’est en tout cas mon interprétation de votre billet.

    Enfin, pour répondre à GuillaumeV, je reprendrai une autre formule que j’ai lu qq part dans un livre de sagesse bouddhiste, les mots destructeurs que nous lançons à autrui sont comme des braises rouges vives: ils font surtout mal à la main qui les a ramassées pour les lancer.

    • Xavier Camby
      24 octobre 2016 at 18:10

      Merci cher Marc de votre message.
      Comme vous, j’ai vécu cette expérience -universelle, je pense- de la souffrance. Certaines sont physiques. Les plus nombreuses en Occident semblent être émotionnelles, affectives et donc psychiques. Mais aucune jamais n’est tolérable. Et cependant, paradoxalement, l’acceptation, un réel lâcher-prise, un courageux chemin de vérité émotionnelle, permettent parfois d’en amoindrir l’impact. C’est une des belles vraies propositions du bouddhisme, comme dans d’autres philosophies ou religions.
      S’il existe des souffrances dont l’origine n’est pas un conflit, il n’existe pas de conflit sans souffrances !
      C’est tout le sens de mon engagement, de mes actions et de ce petit billet. Ni la souffrance -en elle-même- ni le conflit -jamais- ne sont humanisants, quelles ques soient les croyances délétères qui nous conditionnent. Un surcroît d’humanité peut éventuellement sortir d’une souffrance ou d’un conflit qui nous bestialisent. Vous le dites très justement : cela se fait avec effort et humilité, avec patience et longanimité…
      Me permettez-vous de plaindre Guillaume V ? Oui, il est vraisemblable que quelque chose le brûle, à l’intérieur de lui-même… J’espère de tout coeur qu’il saura un jour, lui aussi, offrir un tapis rouge à cette souffrance.
      Bien à vous.

  5. GuillaumeV
    15 octobre 2016 at 2:56

    Franchement ??!! Lisez Nietzsche avant de l’apostropher… votre remarque est au mieux ridicule.

    • Xavier Camby
      17 octobre 2016 at 16:07

      Cher Guillaume,
      je ne cite pas Nietzsche, mais l’usage qu’il en est fait en entreprise, hors contexte, par ceux qui sans doute n’ont pas lu Nietzsche comme je le fis.
      Et peut-être que ma remarque n’est pas si ridicule que vous l’affirmez, de façon un peu péremptoire.
      Bien à vous,
      Xavier

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