La médecine basée sur l’évidence peut être cruelle

Pour prévenir les maladies professionnelles, les spécialistes de la santé au travail se réfèrent à des «valeurs limites». Dans le cas des substances toxiques et des poussières, ces valeurs fixent la concentration maximale tolérée aux places de travail et pouvant être supportée par des travailleurs en bonne santé durant 8 heures par jour et 5 jours par semaine. Elles sont déterminées par des experts sur la base des connaissances scientifiques et toxicologiques au sujet de la substance considérée.

Dans le meilleur des cas, ce sont des études épidémiologiques bien documentées sur des collectifs de travailleurs, dont l’exposition à la substance a été bien évaluée, ainsi que leur état de santé après une longue période d’exposition. Bien souvent ce genre d’études n’existent pas ou sont en cours; les experts se réfèrent alors à des expériences sur des animaux (en général des souris) ou encore à des analogies avec des substances similaires. Un principe fondamental pour la fixation de ces valeurs réside dans le fait que les résultats des ces études doivent être fiables et, selon la formule consacrée, «basés sur l’évidence».

Contrairement à ce qui est admis pour les problèmes environnementaux, le principe de précaution, qui dit qu’il faut agir avant que les évidences ne soient démontrées – si les éléments connus le justifient -, n’a pas sa place en santé au travail. Cela signifie que tant que les preuves scientifiques d’un effet sur la santé des travailleurs ne sont pas suffisantes, on en reste à des valeurs élevées qui, elles, sont à la limite d’un effet démontré. Ainsi, pour les études épidémiologiques, si on n’a pas recensé suffisamment de victimes, on dira que les résultats ne sont pas «statistiquement significatifs» et on ne baissera pas les valeurs en attendant de nouveaux résultats – c’est-à-dire de nouvelles victimes – pour que le nombre devienne «significatif» et qu’il soit évident que la valeur limite est trop haute.

Ayant fait partie des comités qui proposent ces valeurs limites sur le plan européen et suisse, j’ai toujours été frappé que ce principe ne soit pas remis en cause, ne serait-ce que pour une question éthique. Mais c’est là qu’interviennent les interférences économiques. Abaisser une valeur limite signifie des dépenses supplémentaires pour les entreprises qui devront mieux assainir les environnements de travail, ce qui diminuera leurs profits. Voilà pourquoi le principe de précaution ne s’applique pas en santé au travail. Plus les lobbies industriels sont puissants, plus la pression est forte sur les experts pour qu’ils démontrent vraiment l’évidence scientifique d’un effet sur la santé.

Le cas de l’amiante, qui est un cancérigène avéré qui a déjà tué des centaines de milliers de personnes dans le monde, est un cas exemplaire: il continue à être utilisé et à faire des ravages sanitaires dans les très nombreux pays où il n’est pas interdit.

3 comments for “La médecine basée sur l’évidence peut être cruelle

  1. Madelaine
    31 juillet 2019 at 9:38

    Hélas triste réalité: le profit toujours le profit! mais en reportant les travaux dangereux pour la santé dans les pays en développement (économique et non moral) nous sommes tous coresponsables en achetant des produits provenant de pays où la protection des travailleurs est encore bien plus faible!! le gros problème est que les travailleurs ne connaissent pas leurs droits en matière de prévention et de protection et qu’ils ne peuvent pas agir efficacement. Un exemple récent dans une entreprise de service aux particuliers (jardinage) les travailleurs doivent payer leurs équipements de protection… ou encore sur les chantiers la protection de la peau par canicule est inexistante…etc… et nous sommes en Suisse.. un pays développé (économiquement)…

  2. 30 juillet 2019 at 21:31

    Dans le cas de l’amiante, dans les pays où il enfin interdit, on passe d’un problème d’exposition au travail à un problème de santé publique du fait de la présence de cette substance dans de nombreux bâtiments et installations. Le principe de précaution doit-il dans ce cas s’appliquer ?

    • 9 août 2019 at 11:40

      Cette remarque est très judicieuse ! Pour le risque « amiante – santé publique » on devrait voir un tel comportement de la part des « décideurs politiques ». Or il n’en est rien comme le confirment les récentes dérogations à l’interdiction de l’amiante en Suisse et ailleurs. Les arguments économiques avancés par le lobby de l’amiante et/ou de la pierre l’emportent sur les arguments de protection de la santé de la population.

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