Hypocratie

Sans doute entendez-vous comme moi, de plus en plus souvent, le chœur des bonnes âmes entonnant, à gorges déployées et à l’unisson, d’étranges comptines, en forme de mélopées? Ces bonnes âmes s’ennoblissent elles-mêmes d’être les chantres du bonheur perpétuel au travail, les hérauts du management bienveillant, les prophètes de la libération universelle du travailleur (si naturellement autonome et responsable qu’il sait spontanément co-décider), les héros de l’intelligence collective (qui génère spontanément des auto-organisations insurpassables). Le bonheur au travail, devenant peu à peu catégoriquement impératif, finira par ressembler, comme 2 barbelés d’un même fil de fer, à la pathétique injonction de la «joie par le travail».

La mode est à l’happycratie, à l’adhocratie ou encore à l’holacratie… Comme le joueur de flûte de Hamelin, les fumées sémantiques sirupeuses de ces néologiques utopies piègent ceux qui s’y égarent, finalement englués d’erreurs et de déconvenues. Ces modernes ensorceleurs sont légions. Ceux-là même qui furent des consultants-sacrificateurs, zélé servants de l’organisation scientifique (et inhumaine) du travail, les gourous (désormais sur le retour) du darwinisme social, les champions (gâtifiant) du cost-&-people-killing systémique (toujours plus d’objectifs avec moins d’effectifs), les enseignants cyniques et désabusés, rassis de croyances toxiques et obsolètes (faute d’expériences réelles), certains DRH enfin, ex-snipers de masse (prétendument reconvertis); tous s’autoproclament hardiment devenus définitivement bienveillants.

En bons charlatans, plutôt que d’adresser les causes de la souffrance psychique des salariés, aussi inattendue qu’inexplicable, ils se proposent d’en soigner les symptômes. Leurs prescriptions sont martiennes: un zest de méditation réputée de pleine conscience, une pincée de coaching psychanalytique, un poil de yoga introspectif, 10 grammes de team-building et 2 cuillères de positive-thinking. Saupoudrer largement ensuite avec des valeurs artificielles et un peu de libertarisme de façade, tout en ajoutant le babyfoot, la salle de repos et 1 ou 2 plante(s) verte(s). Puis bien remuer, en triturant les objectifs individuels avant de les ajouter, pour éviter que se forment d’indigestes grumeaux.

Mauvaise réponse à de vrais maux, ni la Chief Happiness Imposture ni les hypocrites «craties», indigestes simulacres d’une cogestion, ne peuvent cacher une définitive réalité: la pénibilité physique au travail a quasi-disparu de nos organisations alors que la détresse psychique des salariés explose, exponentiellement, depuis 40 ans! Sans qu’aucune corrélation entre la disparition de l’une et l’envahissement de l’autre ne puisse être déclarée.

Peut-être pourrions-nous cesser de nous mentir. Et devenir sincères.

5 comments for “Hypocratie

  1. 13 février 2019 at 6:48

    Hilarious! Flamboyantly cynical…but stingingly pertinent! I’m not sure employment has ever been about «joy»… even 40 years ago… but one thing for sure…candy coating the deep causes for the misery that is modern work life…is a multi billion dollar industry rampant with medicine shows! Bravo for this outstanding blog post. The English-speaking world must benefit too! Please translate it!

  2. 12 février 2019 at 19:11

    Merci chère Patricia de votre bon commentaire. N’hésitez pas à faire suivre mon petit billet :-).
    Voir aussi : https://www.swiss-management.org/
    Bien cordialement vôtre,
    Xavier

  3. 12 février 2019 at 18:09

    Et, du coup, que proposez-vous?

  4. Patricia
    12 février 2019 at 16:35

    Bravo, rien à ajouter à la pertinence de cette analyse.
    Ce texte devrait être placardé dans toutes les entreprises prétendument « modernes »
    et tous les malaxeurs de grandes idées creuses devraient le lire très humblement.

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