Critique de la déraison pure: la gouvernance assassine!

Nous le savons tous: aucun salarié jamais n’a pu se motiver lui-même – ni être motivé – par la seule perspective d’enrichir un actionnaire lointain, anonyme, aussi distant qu’in-engagé, parcellaire propriétaire de l’entreprise qui l’emploie. Qu’il s’agisse d’un petit rentier bedonnant, soignant son embonpoint en sirotant de la bière sur les plages de Floride, ou bien d’un spéculateur avide et prédateur, qui, sur les places boursières, ne gagne de l’argent que lorsque d’autres en perdent, cet actionnaire-là n’a aucun affectio societatis et guère que des dollars dans les yeux.

C’est cependant sur l’autel du sacro-saint dividende, donc du profit immédiat pour cet actionnaire paradoxalement in-investi et principalement consommateur, que se pratiquent les plus inhumains sacrifices salariaux.

Connaissez-vous le paradoxe de l’ouvrier américain? Pour enrichir à court terme un méga-fond de pension – qui un jour peut-être lui paiera une éventuelle pension lorsque viendra le temps de sa retraite -, ce même fond de pension exigera son licenciement immédiat, au motif d’une optimisation de la performance économique instantanée! Ainsi donc, notre ouvrier du nouveau monde, réduit à n’être plus rien qu’une variable d’ajustement économique aux yeux des prêtres sacrificateurs de la Finance, perdra son emploi et ses essentielles ressources d’aujourd’hui, pour l’hypothétique bénéfice d’une potentielle rente future.

Quel piège pathétique! Quelle sinistre illusion, en forme d’arnaque! Quelle méchante hypocrisie, d’exiger toujours l’engagement des salariés, sans leur accorder jamais la réciproque!

Nous connaissons tous cette imposture: sans faute ni démérite de sa part, chaque salarié sait qu’il pourra perdre son emploi parce que ses dirigeants ont pris de mauvaises décisions. Ceux-là, concentrés jusqu’à la cécité la plus niaise sur les seuls résultats à court terme, démontrent assez qu’ils ne savent plus anticiper ni prévenir les aléas propres à toute activité humaine.

Il existe pourtant une alternative à cette dégénérescence de la pensée économique et à cette gouvernance assassine. Le meilleur exemple nous vient aussi des USA. Après les attentats du 11/9, tous les analystes financiers, embrumés de vapeurs toxiques, prédirent un recul massif et durable du trafic aérien mondial. Les dirigeants des compagnies aériennes cotées, maraboutés eux aussi par des croyances apprises dans on ne sait quel MBA, réagirent de concert en licenciant massivement, pour préserver leur cours de bourse et maintenir la promesse de dividendes futurs.

Deux compagnies – dont Alaska Airlines – en décidèrent autrement: elles gardèrent l’ensemble de leurs salariés et les informèrent des difficultés à venir. Tous donc, solidairement, se serrèrent la ceinture pendant des mois et se mirent au travail. Ensemble. Après cinq ans, ces deux compagnies produisaient la meilleure des performances financières et, consécutivement, leurs cours de bourse culminaient, très très loin devant ceux des majors inconséquentes, qui, en sacrifiant une partie de leurs salariés, avaient puissamment démotivés ceux qui restaient.

«Il n’est de richesse que d’Hommes» (Jean Bodin 1577). Faut-il encore le démontrer?

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